Manifeste (par Matthieu Loos)
LAPAIX
Ce matin-là, lorsqu’un coq annonça sobrement le point du jour, le vent ne souffla plus, on entendit fleurir un amandier, et Henri Bosco, de retour du Maroc dans son cher Luberon, écrivit brusquement : « Peut-être la paix est-elle plus que le bonheur. »
Depuis ce jour, je sais ce que je veux faire : je veux œuvrer pour la paix.
La paix n’est pas le calme doucereux dans lequel on s’endort, c’est un chemin aventureux, avec ses chances et ses périls. C’est une expédition collective, périlleuse et délicate. C’est casse-gueule, la paix. Or, à force de vivre en paix, ici en Europe, je crains que l’on ne perde de vue la menace de la guerre, qu’elle s’efface progressivement, de génération en génération. J’ai l’impression que le conflit n’est plus une réalité possible, que c’était avant… ou que c’est pour les autres… D’un côté, bien sûr, je me réjouis de cela. C’est une chance incroyable que nous avons. Et d’un autre côté, je me méfie. Car j’ai la sensation que cela pervertit notre relation à la paix : elle devient un terrain inerte, périlleux parce que statique. On en oublie le mouvement nécessaire, négligeant notre ouvrage aventureux. Car nous sommes les artisans de la paix. Elle n’est pas qu’un héritage, elle nous oblige. Quotidiennement.
LETEMPS
Depuis mes (lointaines) études de Physique, je suis fasciné par la façon dont nous – les êtres humain·es – développons nos modèles de représentations du réel. Nous savons que chacun d’eux est imparfait, incomplet, qu’il contredit d’autres systèmes de représentations… et pourtant, bien que fragmentaires, nous utilisons ces modèles : dans un périmètre donné, pour un contexte précis, les théories scientifiques améliorent notre compréhension du monde, et éclairent notre relation au réel. Ainsi par exemple, la théorie de la relativité et la mécanique quantique se contredisent entièrement ; pourtant la première nous guide dans la compréhension du maillage de l’univers tandis que la seconde nous aide à dépeindre l’infiniment petit. Je suis fasciné par ces théories depuis mon adolescence.
Aujourd’hui, je ne suis plus un scientifique, mais un écrivain : poète et auteur de théâtre. Je pénètre donc ces questions par l’écriture et profite de la façon dont ce geste active ma pensée. Au fur et à mesure que j’écris, tout semble se resserrer autour d’un thème central : le temps. C’est, il me semble, le plus grand mystère. Pour l’instant, aucune théorie physique (ni métaphysique) ne satisfait mon esprit embrumé…
Sommes-nous piégés dans un présent perpétuel, ou aspirés au vent des siècles passés ? Comment représenter cette chose que nous nommons « temps » ? Et surtout : le temps existe-t-il fondamentalement, comme une composante primaire du réel ?… Ou n’est-il qu’une invention de nos esprits humains, nécessaire trait d’union entre nous et l’univers ?
Je crois, comme Lewis Mumford, que l’humanité a connu à l’âge industriel sa transformation la plus profonde avec l’avènement des horloges, et non de la machine à vapeur ! Depuis lors, la question a été abandonnée aux cercles scientifiques, et le temps est globalement considéré comme un ingrédient constitutif du réel, auquel il faut nous soumettre. Notre esprit se noie dans le fleuve-temps.
L’HISTOIRE
La question de l’enchainement des évènements dans le temps devient capitale si, comme au théâtre ou en littérature, on se décide à raconter une histoire. Notre lecture des liens de causalité fonde notre relation à l’Histoire !
Comment se défaire de l’image de la « fresque historique » où les évènements s’enchainent sur une ligne chrono-logique déroulée par celles et ceux qui viennent de gagner la guerre ? Doit-on absolument respecter « l’ordre des choses », ou toujours chercher « le bon sens » ? Ne peut-on pas considérer que tous les évènements d’une histoire se déroulent en même temps, et que les fragments du récit s’influencent dans tous les sens, formant une texture délicate, sans chrono-dépendance ? Alors, l’Histoire apparait comme un tissage complexe, et non plus un modeste ruban entrainé dans le rouage simplificateur des effets et des causes.